mardi 24 mars 2009

Le sanctuaire

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Voici une broderie réalisée il y a quelques années, mais qui reste une de mes préférées, The Sanctuary de The Drawn Thread.

Ma première broderie en fils de soie, à l'époque je n'avais pas osé me lancer dans l'exécution des jours qui bordent l'ouvrage. Ma première broderie avec des points spéciaux aussi.

J'ai changé le texte pour un extrait du poème "L'Eglise" de Victor Hugo, en entier ci-dessous.



Ce sanctuaire restera pour moi toujours lié au souvenir d'une jeune femme brodeuse qui nous a quittés alors que nous brodions ce modèle ensemble, ces jardins sont un peu les siens...

Victor Hugo, Les Chansons des rues et des bois
L’Église

I

J'errais. Que de charmantes choses !
Il avait plu ; j'étais crotté ;
Mais puisque j'ai vu tant de roses,
Je dois dire la vérité.

J'arrivai tout près d'une église,
De la verte église au bon Dieu,
Où qui voyage sans valise
Écoute chanter l'oiseau bleu.

C'était l'église en fleurs, bâtie
Sans pierre, au fond du bois mouvant,
Par l'aubépine et par l'ortie
Avec des feuilles et du vent.

Le porche était fait de deux branches,
D'une broussaille et d'un buisson ;
La voussure, toute en pervenches,
Était signée : Avril, maçon.

Dans cette vive architecture,
Ravissante aux yeux attendris,
On sentait l'art de la nature ;
On comprenait que la perdrix,

Que l'alouette et que la grive
Avaient donné de bons avis
Sur la courbure de l'ogive,
Et que Dieu les avait suivis.

Une haute rose trémière
Dressait sur le toit de chardons
Ses cloches pleines de lumière
Où carillonnaient les bourdons.

Cette flèche gardait l'entrée ;
Derrière on voyait s'ébaucher
Une digitale pourprée,
Le clocheton près du clocher.

Seul sous une pierre, un cloporte
Songeait, comme Jean à Pathmos ;
Un lys s'ouvrait près de la porte
Et tenait les fonts baptismaux.

Au centre où la mousse s'amasse,
L'autel, un caillou, rayonnait,
Lamé d'argent par la limace
Et brodé d'or par le genêt.

Un escalier de fleurs ouvertes,
Tordu dans le style saxon,
Copiait ses spirales vertes
Sur le dos d'un colimaçon.

Un cytise en pleine révolte,
Troublant l'ordre, étouffant l'écho,
Encombrait toute l'archivolte
D'un grand falbala rococo.

En regardant par la croisée,
Ô joie ! on sentait là quelqu'un.
L'eau bénite était en rosée,
Et l'encens était en parfum.

Les rayons à leur arrivée,
Et les gais zéphirs querelleurs,
Allaient de travée en travée
Baiser le front penché des fleurs.

Toute la nef, d'aube baignée,
Palpitait d'extase et d'émoi.
Ami, me dit une araignée,
La grande rosace est de moi.

II

Tout était d'accord dans les plaines,
Tout était d'accord dans les bois
Avec la douceur des haleines,
Avec le mystère des voix.

Tout aimait ; tout faisait la paire.
L'arbre à la fleur disait : Nini ;
Le mouton disait : Notre Père,
Que votre sainfoin soit béni !

Les abeilles dans l'anémone
Mendiaient, essaim diligent ;
Le printemps leur faisait l'aumône
Dans une corbeille d'argent.

Et l'on mariait dans l'église,
Sous le myrte et le haricot,
Un oeillet nommé Cydalise
Avec un chou nommé Jacquot.

Un bon vieux pommier solitaire
Semait ses fleurs, tout triomphant,
Et j'aimais, dans ce frais mystère,
Cette gaieté de vieil enfant.

Au lutrin chantaient, couple allègre,
Pour des auditeurs point ingrats,
Le cricri, ce poète maigre,
Et l'ortolan, ce chantre gras.

Un vif pierrot, de tige en tige,
Sautait là, comme en son jardin ;
Je suivais des yeux la voltige
Qu'exécutait ce baladin,

Ainsi qu'aux temps où Notre-Dame,
Pour célébrer n'importe qui,
Faisait sur ses tours, comme une âme,
Envoler madame Saqui.

Un beau papillon dans sa chape
Officiait superbement.
Une rose riait sous cape
Avec un frelon son amant.

Et, du fond des molles cellules,
Les jardinières, les fourmis,
Les frémissantes libellules,
Les demoiselles, chastes miss,

Les mouches aux ailes de crêpes
Admiraient près de sa Phryné
Ce frelon, officier des guêpes,
Coiffé d'un képi galonné.

Cachés par une primevère,
Une caille, un merle siffleur,
Buvaient tous deux au même verre
Dans une belladone en fleur.

Pensif, j'observais en silence,
Car un coeur n'a jamais aimé
Sans remarquer la ressemblance
De l'amour et du mois de mai.

III

Les clochettes sonnaient la messe.
Tout ce petit temple béni
Faisait à l'âme une promesse
Que garantissait l'infini.

J'entendais, en strophes discrètes,
Monter, sous un frais corridor,
Le Te Deum des pâquerettes,
Et l'hosanna des boutons d'or.

Les mille feuilles que l'air froisse
Formaient le mur tremblant et doux.
Et je reconnus ma paroisse ;
Et j'y vis mon rêve à genoux.

J'y vis près de l'autel, derrière
Les résédas et les jasmins,
Les songes faisant leur prière,
L'espérance joignant les mains.

J'y vis mes bonheurs éphémères,
Les blancs spectres de mes beaux jours,
Parmi les oiseaux mes chimères,
Parmi les roses mes amours.

IV

Un grand houx, de forme incivile,
Du haut de sa fauve beauté,
Regardait mon habit de ville ;
Il était fleuri, moi crotté ;

J'étais crotté jusqu'à l'échine.
Le houx ressemblait au chardon
Que fait brouter l'ânier de Chine
À son âne de céladon.

Un bon crapaud faisait la lippe
Près d'un champignon malfaisant.
La chaire était une tulipe
Qu'illuminait un ver luisant.

Au seuil priait cette grisette
À l'air doucement fanfaron,
Qu'à Paris on nomme Lisette,
Qu'aux champs on nomme Liseron.

Un grimpereau, cherchant à boire,
Vit un arum, parmi le thym,
Qui dans sa feuille, blanc ciboire,
Cachait la perle du matin ;

Son bec, dans cette vasque ronde,
Prit la goutte d'eau qui brilla ;
La plus belle feuille du monde
Ne peut donner que ce qu'elle a.

Les chenilles peuplaient les ombres ;
L'enfant de choeur Coquelicot
Regardait ces fileuses sombres
Faire dans un coin leur tricot.

Les joncs, que coudoyait sans morgue
La violette, humble prélat,
Attendaient, pour jouer de l'orgue,
Qu'un bouc ou qu'un moine bêlât.

Au fond s'ouvrait une chapelle
Qu'on évitait avec horreur ;
C'est là qu'habite avec sa pelle
Le noir scarabée enterreur.

Mon pas troubla l'église fée ;
Je m'aperçus qu'on m'écoutait.
L'églantine dit : C'est Orphée.
La ronce dit : C'est Colletet


20 commentaires:

bea de caracas a dit…

Une magnifique broderie!!! Si en plus elle est liée à un tel souvenir , je comprends qu'elle te soit si précieuse.
Bisous, Violette...

Catherine a dit…

Voilà bien longtemps que je n'avais lu ce poème. Ta broderie et lui s'accordent parfaitement. Tout est suggéré, tout est douceur, sans mièvrerie, sans artifice.
Merci Violette pour cet instant de sérénité.

Marie a dit…

C'est divin ! quel raffinement de détails minutieux et quel jolie complicité avec cette poésie, véritable ode à la nature. Je ne connaissais ni l'ouvrage ni le poème et je les aime tous les deux.
Chère Violette je suis sensible à ce très bel article dont je te remercie.

christelle a dit…

Violette,je peux enfin laisser un commentaire, une mauvaise manip' très certainement...
Cet ouvrage est vraiment magnifique, je suis épatée par tant de finesse, et aussi par le poême que tu as très bien adapté et bien calculé pour tout centrer..
Comme Béa, je comprends que tu lui accordes une importance si particulière au vu des souvenirs qu'il reflète..

dany a dit…

Comment se fait-il que je ne connaisse pas ce beau poème
qui épouse superbement ta broderie merveilleuse !
Très beau billet où émane beaucoup de sensibilité
Belle soirée douce Violette et tendres bisous

Alexounette78 a dit…

Magnifique broderie et si chargée et le poëme tout simplement émouvant, et superbe. Bisous

Annielananou a dit…

Je ne connaissais ni le modèle, ni le poème, et l'un et l'autre me ravissent ! Merci pour ces belles découvertes !

Gwenddydd a dit…

Tiens, j'y ai travaillé un peu ce matin ;)
C'est vrai qu'elle est très agréable à réaliser, et elle forme un très bel ensemble avec le texte de Hugo que tu as choisi.

ValérieL a dit…

Cette broderie, son souvenir et ce poème sont tout en beauté et en émotion...!

chiffonbrodeuse a dit…

Superbe réalisation !!!...Pas une ride!...je me demande si je ne l'a possède pas...dans mes à réaliser !!!

Bises...Muriel...

Olenka's Stitches a dit…

Pretty work and pretty memory...

dourvac'h a dit…

" Pensif, j'observais en silence,
Car un coeur n'a jamais aimé
Sans remarquer la ressemblance
De l'amour et du mois de mai."

Ma strophe préférée du poème...

Et quelle belle idée, chère Violette, d'avoir brodé en intégralité la troisième strophe de ce poème lyrique et parfois un peu fécétieux de Victor Hugo...

On se perd en ton sous-bois enchanté, paré de mille couleurs et détails ensorceleurs...

Bravo, chère artiste ! Bises & Amitié à toi... et je viens de mettre à l'honneur ton "petit mot" (comme brodé) pour notre Amie dans l'article-même... Un jour j'apprendrai à mon tour ton bel art !

Estrella a dit…

cette broderie reste pour moi comme une de mes préferées aussi!!!
j'ai pris tellement de plaisir à la faire!!
besitos

Annick a dit…

Bonjour Violette,

Quel magnifique ouvrage !!
Je t'embrasse,
Annick

Anonyme a dit…

J'aime beaucoup ton interpretation... et je comprends.... c'est superbe!!!!!!

bisous

Zizou

loula a dit…

j'ai montré à mon mari, ton travail... il a trouvé ces broderies d'une grande finesse...
comme moi bien sûr !!!

et j'ai commencé à lire ta poésie..
j'ai eu envie de la garder pour la lire et la relire, m'en imprégner..

"J'arrivai tout près d'une église,
De la verte église au bon Dieu,
Où qui voyage sans valise
Écoute chanter l'oiseau bleu."
alors, nous allons sortir avec César, et découvrir des pâquerettes, des boutons d'or, un crapaud peut-être !!! je te dirai...
gros bisous Violette..toi aussi t'es une fleur !!!

pascale a dit…

une bien jolie broderie avec un beau teste.

Adriana Ortiz a dit…

Une belle broderie !!
I'l y a un cadeaux pour toi a ma blog!!

Je t'embrasse,
Adriana

Espirito Campestre a dit…

J'ai adoré celui-là ton travail et le poème est joli
Bisous
Fernanda

marie.libellule a dit…

J'adore ce poême et il va tellement bien avec la broderie qui l'illustre. Je ne connaissais pas du tout ce texte de Victor Hugo

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